Le 30 août 2010
Un géant s'en est allé
Champion olympique toutes catégories, double champion du monde et couronné à vingt et une reprises au niveau continental, le Néerlandais
Anthonius "Anton" Johannes GEESINK est décédé à soixante-seize ans des suites d'une maladie, dans la nuit de vendredi à samedi.
Tout avant commencé en 1961, stade Pierre-de-Coubertin à PARIS, où il étaut devenu le premier non-Japonais à
décrocher un sceptre mondial en dominant en finale Koji SONE, le tenant du titre (une seule catégorie existait alors). Trois ans plus tard, alors que le judo intégrait pour la
première fois le programme olympique (en l'absence du judo aux JO, GEESINK était précédemment devenu champion de lutte gréco-romaine pour tenter d'y participer), il plonge TOKYO
dans le froid et le noir en clouant l'icône Akio KAMINAGA au sol après quelque huit minutes de combat. "On m'a dit
que, pendant les trente secondes qu'avait duré l'immobilisation, les Japonais se sont mis à pleurer, se remémorait
GEESINK il y a peu, dans une interview accordée à L'EQUIPE. Je ne l'ai pas remarqué car il fallait que je demeure concentré, que je respecte mon partenaire jusqu'au
bout. Quand ma victoire a été annoncée par l'arbitre, je n'ai pas sauté de joie. J'étais simplement heureux et soulagé parce que je m'étais dit que, si je ne gagnais pas à TOKYO, mon titre de
PARIS ne valait rien. Et j'ajouterai sans flagornerie que, si je ne l'avais pas emporté, le judo aurait eu du mal à revenir, en 1972, dans le giron olympique, car on l'aurait considéré comme un
sport régional."
La gloire qui rejaillit alors sur le phénomènal athlète le projette dans le gratin et jusque sur les plateaux de cinéma.
"À CINECITTA, j'ai même joué le rôle-titre de Samson et Dalida", s'amusait-il. Il n'en oublie pas pour autant sa discipline. Surnommé "la Montagne blanche" au JAPON (il mesurait
1,98m pour 104kg) après le coup de tonnerre des Jeux, GEESINK reste la référence de son sport, la saison suivante. Pour l'or des Mondiaux de RIO, bien que diminué physiquement,
il domine en effet Mitsuo MATSUNAGA dans la catégorie des +80kg, les Japonais glanant les titres des trois autres catégories qu'ils avaient bien pris soin de créer après leur
douche glaciale de 1961.
Stakhanoviste de l'entraînement "au naturel" (il délaissait la fonte pour la natation, la course à pied ou le soulevé de troncs d'arbre), le colosse était un
amoureux du JAPON, pays dans lequel il s'est préparé deux mois par an, de 1956 à 1967 (année où il raccrochera le kimono). Comme pour mieux briser l'hégémonie japonaise. "J'en ai d'abord
ressenti de la fierté puis, très vite, ce sentiment s'est estompé car gagner n'est pas une finalité, nous confiait-il l'an passé. Mon idéal était de faire du judo et de le faire bien.
Pas de collectionner de l'or." Père de trois enfants, lu membre du Comité International Olympique (CIO) en 1987 et fait 10e Dan (le grade suprême) dix années plus tard,
GEESINK vivait à UTRECHT, ville où il est né le 6 avril 1934, dans une rue qui porte son nom, à quelques encablures d'une statue érigée en son honneur.
"C'est grâce à lui que j'ai débuté le judo, commentait samedi son ami Jean-Luc ROUGE, champion du monde des mi-lourds en 1975 et
actuel président de la Fédération française. En voyant à la télé ses combats de 1961 commentés par Léon ZITRONE, j'ai eu envie de m'y mettre. C'était un exemple. Un gars
droit et plein d'humour. Anton, qui ne parlait jamais de sa maladie, a beaucoup oeuvré pour notre discipline.Il lui est arrivé bien souvent de provoquer les traditionalistes
japonais en suggérant des avancées révolutionnaires dans le seul but de moderniser un peu le judo. On perd un gars super..." Un hommage sera rendu à GEESINK le 9 septembre
prochain, à l'occasion de la première journée des Championnats du monde. À TOKYO. Au coeur d'une nation qu'il a rendue malade, mais qui lui avoue depuis bientôt quarante ans une admiration sans
faille.
David DOUILLET entretenait une vraie complicité avec ce champion hors normes qui lui a remis toutes ses médailles d'or. "Anton GEESINK a été un
précurseur? Il est le premier à avoir fendu la muraille japonaise en dominant leurs meilleurs éléments. Il est le premier, également, à avoir donné une part prépondérante à la préparation
physique. Il avait compris que, à niveau technique égal, le physique s'avrait déterminant. Nous entretenions des rapports amicaux, chaleureux. Et il ne s'agissait pas là seulement d'une
complicité de poids lourds. Un véritable respect mutuel s'était installé entre nous. C'est d'ailleurs lui qui m'a remis toutes mes médailles d'or olympiques (deux) et mondiales (quatre). De
HAMILTON (1993) à SYDNEY (2000). Et j'ai appris qu'il avait tenu à le faire. C'est extrêmement touchant. Ce monsieur a été un pionnier, il est aujourd'hui une légende. Il manquera beaucoup au
judo."
1 Son titre olympique remporté aux Jeux de TOKYO (1964) face au Japonais
KAMINAGA en toutes catégories.
2 Ses titres mondiaux, à PARIS en 1961 (toutes catégories) et à RIO DE JANEIRO
en 1965 (lourds).
3 Sacré trois fois champion des PAYS-BAS de lutte gréco-romaine, il a même été
sélectionné pour les Jeux de ROME, en
1960, mais a été privé de compétition en raison de son statut de judoka professionnel.
10 Le nombre de Dans qui lui ont été attribués au cours de sa vie. Le dixième,
grade suprême, en 1997.
11 Le nombre d'ouvrages qu'il a consacrés au judo.
14 Le nombre de films ou téléfilms qui garnissent son plamrès
d'acteur.
20 Le nombre de combats de catch auxquels il a participé après sa carrière de
judoka.
21 Ses titres européens acquis de 1952 à 1967.
104 Son poids en kilos lors de la finale olympique de TOKYO pour
1,98m.
Article
publié dans L'EQUIPE du 29 Aout 2010 signé OLLIVIER-BIENFAIT